La parole à Paul de Theux

Publié par: Aude Lavry - - Publication: 13/09/2021 - Mise à jour: 22/09/2021 - Vues:
interview

Le CSEM a décidé de donner chaque mois la parole à un expert afin de se pencher sur une question d’actualité en lien avec l’éducation aux médias.

En ce mois de rentrée, la parole est à notre Président, Paul de Theux, afin d'évoquer les grands enjeux de l'éducation aux médias pour cette année scolaire qui démarre.

 

Photo Paul de TheuxQuels sont les grands enjeux de cette rentrée dans le secteur de l’éducation aux médias (EAM) ?

L’enjeu principal que je pointerai est le Plan en éducation aux médias que le Gouvernement  de la Fédération Wallonie-Bruxelles est occupé à élaborer.

Ce plan manifeste la volonté du Gouvernement de renforcer l’éducation aux médias, ce qui est évidemment très important pour le secteur puisqu’on sait combien il a besoin d’être soutenu et renforcé. L’éducation aux médias est encore tout à fait insuffisamment présente dans l’enseignement et la société dans son ensemble.

Tout d’abord, un des axes fondamental de ce plan est de renforcer l’EAM dans l’enseignement, au moment où se met en place le Pacte d’excellence. Et là, les enjeux sont nombreux : implantation de l’EAM dans les référentiels, formations des enseignants et futurs enseignants, des directions, …

Il y a une volonté d’implémenter l’EAM dans les nouveaux référentiels, ce qui est crucial puisque cela s’adresse à tous les jeunes et que cela veut dire concrètement que tous les jeunes dans l’enseignement seront formés à l’EAM .

On peut donc espérer une meilleure transposition de l’EAM que par le passé. Mais il faut aussi évidemment que les enseignants s’emparent de cette matière.  

Mais le plan du gouvernement ne concerne pas que l’enseignement. Il concerne aussi la formation des adultes (l’éducation permanente), le secteur de la jeunesse, les centres culturels, les parents, les enfants… Il veut aussi renforcer la recherche, la promotion de l’EAM, la diffusion des outils et des ressources…

Il propose une soixantaine d’actions qui ont pour but d’agir à toutes sortes de niveaux pour que l’EAM trouve sa place dans les différentes dimensions de l’éducation en Fédération Wallonie-Bruxelles.

Ce sera donc un levier très important pour faire progresser l’EAM qui en a bien besoin.

 

Avec la crise sanitaire que nous connaissons (qui engendre de nombreuses fake news, des théories du complot, une surabondance d’informations…), on se rend compte que l’EAM est plus que nécessaire. Comment faire pour mieux outiller les jeunes ?

Il faut mettre en place des démarches pédagogiques, des outils qui existent déjà mais qu’il faudra encore développer et renforcer dans un monde comme celui des médias qui est en constante évolution.

Il faut donc constamment décortiquer l’évolution du contexte médiatique, avoir des outils pour le décoder et transformer ces outils dans un cadre éducatif avec les jeunes pour qu’on ait des possibilités de favoriser une prise de recul par rapport au contenu médiatique.

Pour permettre aux jeunes de forger leur opinion et de développer leur esprit critique, il est important de leur permettre de prendre du recul. Pour cela, plusieurs démarches sont possibles, qui doivent être croisées les unes aux autres. 

Par exemple, pour comprendre comment la désinformation circule, il est nécessaire de comprendre comment les médias fonctionnent ; qui les fabrique, comment, avec quelles intentions, quels moyens, quel financement, quelles méthodes de travail…

Il y a aussi les méthodes classiques ; vérifier les informations que l’on lit, recouper les sources, apprendre à identifier les images manipulées,…

Il est important de décortiquer différents exemples de désinformation afin d’aiguiser le regard des élèves afin qu’ils puissent les décoder. Par exemple, l’intitulé « fake news » est une sorte de boite dans laquelle on met des tas de choses ; aussi bien la propagande, les rumeurs, les théories du complot,…alors que ce ne sont pas les mêmes choses. Il est important de comprendre comment les fake news se propagent, pourquoi soi-même ou d’autres aimons y croire ? Nous avons tous, à un moment ou à un autre, adhéré à une rumeur ou à une théorie du complot parce qu’elle nous plaisait ou confortait nos opinions, alors qu’elle ne reposait pas sur des bases solides.

Il est donc important de comprendre que ce n’est pas uniquement une question de source ou de diffuseur, c’est aussi une question de réception car nous sommes tentés de croire ce qui nous plait, ce qui correspond à nos représentations et qui renforce nos opinions. C’est important de s’en rendre compte et de pouvoir prendre du recul par rapport à cela.

La circulation de fausses informations n’est pas une nouveauté. Au XIXème siècle, l’écrivain Mark Twain disait déjà : « Un mensonge peut faire le tour de la terre le temps que la vérité mette ses chaussures ». C’est une réalité très ancienne mais qui aujourd’hui s’inscrit dans un contexte médiatique tout à fait différent et prend des formes qu’il faut pouvoir décoder pour comprendre cette désinformation.

 

De manière générale, l’EAM souffre d’un déficit de visibilité, de nombreuses personnes (enseignants, parents) ne savent pas ce que veut dire l’EAM, ni comment s’en servir. Comment faire pour y remédier ?

Cela est dû en grande partie au fait que l’éducation aux médias est un domaine assez récent, qui s’est développé avec la place de plus en plus grande prise par les médias dans la société. Elle est née à la fin du XXe siècle et n’a été formalisée en Belgique que depuis 25 ans. Elle doit prendre sa place progressivement mais c’est un processus qui est long.

Mais à la fois, elle s’appuie sur des racines anciennes ; la critique historique par exemple, à laquelle de nombreux étudiants ont été initiés, est en quelque sorte une « éducation à l’analyse critique des documents du passé » qui sont aussi des supports médiatiques.

Aujourd’hui, cette analyse doit porter sur les contenus médiatiques nouveaux (l’image, le son leur traitement et leur diffusion numérique). C’est encore loin d’être le cas.

Lors d’un cours que je donnais en agrégation à l’université, j’avais l’habitude de demander : « qui a été initié au langage audiovisuel et à son analyse pendant sa scolarité » ? Dans un groupe de 70 à 80 étudiants, il y avait au maximum 2 ou 3 mains qui se levaient.

L’éducation aux médias est mal connue, elle n’est quasiment pas enseignée lors de la formation initiale des enseignants, elle est très peu mise en œuvre à l’école, dans l’éducation non-scolaire, auprès des jeunes et des adultes.

Le fait qu’elle soit, même si c’est partiellement, reprise dans les nouveaux référentiels de l’enseignement va permettre son développement. Il faut bien sûr, en amont, que soient aussi développés la recherche, des outils, des démarches pédagogiques et que ceux-ci soient diffusés et visibilisés, et ça, c’est le travail du secteur dans lequel le CSEM a bien sûr un rôle important à jouer.