La parole à Grégoire Lits

Publié par: Aude Lavry - - Publication: 21/06/2021 - Mise à jour: 21/06/2021 - Vues:
interview

Le CSEM a décidé de donner chaque mois la parole à un expert afin de se pencher sur une question d’actualité en lien avec l’éducation aux médias.

Lits

Ce mois-ci, la parole est à Grégoire Lits, professeur de sociologie des médias à l’Observatoire de Recherche sur les Médias et le journalisme (ORM) de l’UCLouvain et un des auteurs du rapport : « Infodémie et vulnérabilité informationnelle liée au Covid-19 en Belgique francophone ».  

Votre étude révèle que la recherche active d’informations concernant la crise sanitaire sur les réseaux sociaux constitue une pratique à risque en temps de pandémie ? Peut-on encore s’informer via les réseaux sociaux ?

Oui, mais il y a plusieurs nuances à apporter, d’abord il y a différents réseaux sociaux et chacun a des caractéristiques différentes. Notre étude s’est principalement centrée sur l’utilisation de Facebook et spécialement sur les personnes qui ont rejoint un ou des groupes Facebook sur la thématique du Covid-19.

L’objectif de notre recherche est de comprendre dans quelle mesure les pratiques d’information et leur évolution pendant la crise ont un  impact sur les comportements de santé, c’est-à-dire, l’adhésion aux mesures, la croyance dans la mésinformation et les théories conspirationnistes,…

Ce que nous avons constaté, c’est qu’il existe beaucoup de profils différents de pratiques d’information et que les personnes qui s’informent uniquement via un canal seul sont très rares. Il est également assez difficile de mesurer si les personnes s’informent de manière active sur les réseaux sociaux ou pas.

L’indicateur que l’on a dès lors choisi pour notre étude, c’est la participation à un groupe Facebook lié au Covid 19, cela nous semblait une manière sûre de mesurer l’engagement actif des individus interrogés sur les réseaux sociaux, et Facebook en particulier, par rapport à cette thématique.

Avec cet indicateur, nous avons mis en évidence une très forte différence dans la perception de l’épidémie. L’adhésion à la vaccination a par exemple fortement diminué tout au long des différentes vagues de l’épidémie chez les personnes qui sont abonnées à ces groupes Facebook alors que c’est le contraire qui s’est passé dans le reste de la population. Donc, au travers de cet indicateur-là, on voit un impact fort entre la recherche active d’informations concernant la crise sanitaire sur Facebook et des attitudes particulières vis-à-vis de l’épidémie.

Quel est le profil type de vulnérabilité informationnelle ?

Cette idée de « vulnérabilité informationnelle » a été développée par des chercheurs du Reuters Institute de l’Université d’Oxford. Il s’agit d’adopter une démarche de recherche qui est similaire à celle utilisée en médecine mais pour étudier la désinformation et la mésinformation.

L’objectif est d’essayer d’identifier des profils à risque de mésinformation pour pouvoir éventuellement traiter ce problème.

Pour les identifier, l’hypothèse qui a été faite par les chercheurs, c’est de dire que si on croise 2 variables ; d’une part le fait de s’informer fréquemment dans les médias traditionnels (radio, presse écrite, télé) et le fait d’avoir confiance dans ceux-ci, en croisant ces 2 variables, on peut identifier le groupe des personnes les moins vulnérables. A l’inverse, le groupe le plus vulnérable n’a pas confiance dans les médias traditionnels et ne s’y informe pas.

Le premier objectif de l’étude était de vérifier si ces deux variables étaient bien un indicateur de la vulnérabilité à la mésinformation durant la crise sanitaire.  Hypothèse qui a pu être bien vérifiée.

Nous avons alors été un peu plus loin dans notre analyse. En croisant ces 2 variables nous obtenons, en effet, 4 profils distincts de vulnérabilité. En plus des personnes très vulnérables et faiblement vulnérables, il existe un profil de personne qui s’informe encore beaucoup dans les médias traditionnels mais qui n’a pas confiance en eux, et un autre type de profil de personne qui ne s’informe plus dans les médias traditionnels, peut-être par lassitude liée à la crise, mais qui garde confiance dans les médias, ceux-ci ont un profil de vulnérabilité un peu moins fort.

Ce que notre étude montre c’est que ce sont dans les profils les plus vulnérables ; ceux qui ne s’informent plus via les médias traditionnels mais via les réseaux sociaux ou via des contacts interpersonnels et qui n’ont plus confiance dans les médias, c’est dans ce groupe là qu’il y a le plus de refus de vaccination, le moins d’adhésion aux mesures, le plus de personnes qui croient dans des théories conspirationnistes,…

Mais à côté de ça, on a 2 autres groupes qui sont aussi problématiques dans « l’infodémie » dont un groupe de personnes qui s’informe plus qu’avant l’épidémie, nous les avons appelé les « boulimiques infodémiques » (qui peut-être pour des raisons d’angoisse vont chercher beaucoup d’informations quel que soit la source (réseaux sociaux, blog, médias traditionnels)) et qui n’ont pas confiance dans les médias traditionnels.  L’étude montre que ce type de profil a aussi des niveaux de croyances dans des théories conspirationnistes assez proche du groupe le plus vulnérable, malgré le fait qu’il continue de s’informer abondamment dans les médias traditionnels.

Plus d’un répondant sur deux à votre enquête (53,4%) dit avoir perdu confiance dans les médias traditionnels. Qu’est-ce qui explique que cette crise sanitaire a accentué la défiance envers les médias ?

C’est difficile de répondre à cette question, on est en train de faire une étude qualitative afin d’y répondre.

Dans le cadre de ce rapport, nous avons effectué une analyse longitudinale (en annexe) afin d’aller un peu plus loin, on suit les mêmes personnes de vague en vague. Celle-ci montre cette même tendance, à savoir, que la défiance augmente tout au long de l’épidémie. A ce stade, nous ne savons pas encore précisément ce qui explique ce taux très élevé de réponses à cette question. Nous continuons le travail avec une étude qualitative.

Mais ce qu’on peut déjà affirmer, c’est qu’il y a une diminution de la confiance envers les médias due à la crise et qu’il y a une modification des pratiques d’information pour certaines personnes.

Qu’est-ce qui explique cela ?

A mon avis, il y a plusieurs choses, d’abord il y a le contexte politique général, on voit que dans beaucoup de pays occidentaux, on observe actuellement une baisse de confiance dans les médias traditionnels. C’est un phénomène qui est aussi fortement lié à la montée des mouvements populistes.
Ensuite, la crise sanitaire a été un événement médiatique très particulier, pendant un an, on a parlé quasiment que de ça dans les médias.

Ce qui est aussi très particulier, c’est que les acteurs principaux de la mise en récit de cette crise ont été les experts. On constate que chez certaines personnes, cela a généré des émotions négatives, du ressentiment qui a pu se cristalliser sur ces experts et de manière générale cela a peut-être augmenté la défiance dans la science, dans la rationalité et par ricochet envers les médias traditionnels.

Ce que cette crise a également fait ressortir c’est que pour les médias d’information, il est très difficile de traiter d’événements incertains. Généralement, les médias nous informent sur ce qui s’est passé, en restant le plus proche possible des faits tels qu’on peut les observer. Informer sur un évènement en train de se produire et dont l’évolution future est incertaine est très compliqué. Et donc la manière de faire face à cette difficulté dans la production d’informations sur la crise a été de mobiliser les experts.

Dans un premier temps, les médias ont organisé des débats contradictoires avec des experts qui avaient des divergences d’opinion et cela a pu susciter de la méfiance au sein de la population, par la suite, les messages ont été plus unidirectionnels mais, paradoxalement, cela a peut-être aussi augmenté la méfiance envers les médias, car à côté de ces médias,  on avait des experts qui exprimaient sur les réseaux sociaux des messages dissonants et, qui ont même parfois été censurés, tout cela a certainement contribué à l’augmentation de cette défiance.

 

Que peut-on faire en matière d’éducation aux médias et à l’information ?  

Un des points d’intérêt de notre étude est de construire un outil permettant de développer des stratégies de lutte contre la désinformation destinée à différents profils de vulnérabilité informationnelle. Etablir ces stratégies en fonction des 4 profils de vulnérabilité que nous avons mis en évidence et qui tiennent compte des pratiques d’information très différentes de ces groupes pourrait être efficace. Travailler dans cette approche de profil de vulnérabilité peut être intéressant pour avoir des stratégies plus ciblées et donc plus efficaces. Il serait sans doute possible de développer des actions d’éducation aux médias pertinentes en fonction de ces différents profils.

Ensuite, il serait intéressant de continuer à faire un suivi de l’évolution de cette vulnérabilité informationnelle. On ne sait pas encore si l’augmentation de celle-ci, que nous avons pu mesurer au cours de l’année écoulée, est due à la crise ou si c’est quelque chose qui va s’établir dans le temps.

L’hypothèse que je fais c’est que les personnes qui ont arrêté de s’informer dans les médias traditionnels par lassitude ou à cause du climat anxiogène de la crise, pourront très facilement reprendre leurs pratiques d’information normales une fois la crise terminée. Par contre, au niveau de la confiance, c’est plus inquiétant. Il y a beaucoup d’études qui ont été faites, notamment sur la confiance envers les experts, qui montrent qu’une fois cette confiance rompue, elle est très difficile à reconstruire et que cela prend beaucoup de temps.

Ce serait donc intéressant de mesurer si les niveaux de confiance envers les médias traditionnels et les experts s’exprimant dans les médias, remonteront après la crise car cette confiance est importante pour avoir une démocratie qui fonctionne.